L’architecture des Incas se caractérise d’abord par l’emploi magistral de la pierre.
Ce qu’on remarque tout d’abord, c’est sa merveilleuse intégration à la nature et son profond respect du milieu ambiant. On pourrait même dire que les Incas ont été les premiers écologistes du monde, choisissant l’emplacement des villes dans des lieux qui défiaient l’imagination et la témérité, souvent au sommet des montagnes, dans une configuration naturelle surprenante et humiliante pour nous, à cause des efforts qu’elle exige pour y accéder. Toutes ces villes jouissent d’une illumination maximale, d’une abondance d’eau, d’une sécurité optimum et d’une pléthore de possibilités d’alimentation.
Devant un obstacle rocheux, les architectes choisissaient de le contourner, de l’inclure même dans leur construction plutôt que de le supprimer. Conscients de sa valeur magico-religieuse, ils s’adaptaient à lui. Et c’est logique. Une civilisation qui a pris un tel soin des animaux sauvages (la chasse était sévèrement réglementée), des végétaux (les Incas se sont montrés experts dans l’acclimatation des plantes), de la nature en général, une telle civilisation ne pouvait concevoir des villes qui n’auraient pas respecté le milieu ambiant.
Les constructions différaient en style suivant leur finalité. C’est ainsi que l’on utilisait de grands blocs, légèrement arrondis, pour édifier ce que les Espagnols ont appelé les « forteresses », des polyèdres rectangulaires plus petits et soigneusement taillés pour les palais et les temples. L’union de ces pierres était si parfaite qu’en général « on ne pouvait introduire une aiguille entre chacune d’entre elles », c’est-à dire que délicatement travaillées dans leurs angles, elles s’encastraient exactement les unes avec les autres.
Dans quelques-unes des constructions de fonction élevée, on a aussi employé une cimentation à l’intérieur du mur, invisible de l’extérieur. Souvent, les blocs étaient unis par un système de pierres clés, féminines et masculines, ce qui procurait à l’ensemble une solidité à toute épreuve, capable de résister à tous les tremblements de terre qui ont ravagé cette zone. La perfection était due à la fonction, non à l’époque de construction.
Nous définirons ainsi les principaux styles: le rustique est composé de pierres simplement superposées en quelques cas ou unies avec du ciment entre autres. Ce fut le style des maisons du peuple. Les greniers ou qollqa étaient en général de constitution mixte, pierre et adobe (blocs de terre séchés au soleil, auxquels on ajoute un peu d’herbe sèche), tandis que les maisons des nobles étaient édifiées avec des blocs plus ou moins réguliers et une cimentation intérieure ou extérieure. Les blocs polygonaux, à angles multiples, étaient réservés aux murs de défense. On distingue le style « polygonal mégalithique » ou « cyclopéen », aux roches qui arrivent à peser plus de cent tonnes, et le « polygonal semi-mégalithique » ou « semi-cyclopéen », aux pierres plus petites. Dans ce style, les masses s’encastrent parfaitement, format une espèce de puzzle inextricable… Le style « cellulaire » est une autre beauté, employé également dans certaines demeures ou dans les murs des terrasses. Peu importe la pierre que l’on choisisse, autour d’elle gravitent toujours d’autres pierres qui semblent figurer les pétales d’une fleur. L’appareillage de blocs en rangées régulières était plutôt réservé à l’édification de temples et de palais de la hiérarchie. C’est une structure de polyèdres réguliers, admirablement imbriqués les uns dans les autres à l’aide de pierres clés. Il s’agit ici du style « Inca Impérial » ou « sédimentaire », étonnant par la délicatesse des finitions et la jointure des blocs.
Tous ces styles admettent des variantes. Par exemple, l’assemblage sédimentaire peut être plat, bombé (en forme d’oreiller) ou en biseau. En haut du mur, on a quelquefois une partie en adobe. Dans l’appareillage polygonal, la base peut être constituée de petits blocs, tandis qu’un peu plus haut, il peut y avoir des roches cyclopéennes, ou au contraire, la dimension des composants peut diminuer à mesure que l’on s’élève dans le mur, ce qui paraît plus naturel. Et les rangées horizontales peuvent posséder des pièces de différentes dimensions.
Une caractéristique typiquement inca est l’inclinaison des murs de 10 à 15º, qui confère à l’ensemble un aspect massif et une résistance extrême aux mouvements sismiques.
Antisismiques, le sont également les niches, les fenêtres et les portes de forme trapézoïdale, trait caractéristique de l’architecture inca.
Et ce signe échelonné, dont l’origine remonte à la civilisation de Tiawanaku (en territoire bolivien, au sud du Lac Titicaca), cette série d’angles rentrants et sortants, avait sans doute une signification, en plus d’assumer un but esthétique. Certains argumentent qu’il symbolise la terre et ses niveaux écologiques, d’autres qu’il est le symbole de la montée de l’homme de
Dans un milieu si hostile, les cultures andines ont réussi à survivre, s’ingéniant pour extraire du sol l’alimentation d’une population qui augmentait rapidement. Les Incas particulièrement ont usé de techniques appropriées pour vaincre ce défi. Parmi celles-ci on compte la construction de terrasses et l’irrigation artificielle. Les terrasses, élevées sur les versants des montagnes, obéissaient à divers objectifs : culture, acclimatation de produits, contention du terrain, but esthétique. De larges plates-formes escaladent la pente rocheuse. Un mur de soutènement, de style cellulaire souvent, doté de pierres imbriquées formant des escaliers, les maintient horizontales. Le remblayage consistait en un mélange de terre et de cailloux, avec par-dessus une couche de bonne terre cultivable.
Les Incas se sont montrés d’excellents ingénieurs hydrauliques, apportant l’élément liquide aux terrasses par gravité. L’eau arrivait jusqu’à la zone cultivée et se répartissait dans les divers terre-pleins, au moyen de canaux et du système de vases communicants ou siphons, que les Incas ont été les premiers dans le monde à utiliser. Et de la même manière qu’ils acheminaient l’eau jusqu’aux plateformes de cultures, ils la canalisaient pour les villages.
On labourait ces terres, comme encore actuellement, avec la chakitaklla ou araire à pied. Les paysans enfonçaient l’appareil dans le sol, s’aidant du pied et des mains. Les travaux agricoles étaient réalisés par les hommes, les femmes et les enfants.
L’extraction, la taille et le transport des roches ont toujours constitué une interrogation pour les chroniqueurs et les historiens. Nous pouvons dire qu’une fois choisie la carrière, on profitait de la fragilité de la pierre en des points précis, « la veine », « la fracture » ou la « diaclase naturelle ». Les Incas n’extrayaient pas le fer mais l’utilisaient en son état naturel, la pierre météorite, hiwaya, de laquelle ils fabriquaient d’utiles marteaux. En une seconde étape, ils introduisaient des bâtons mouillés dans les trous formés par les diaclases, qui se distendaient avec l’humidité et accéléraient le processus de cassure.
Puis la roche, grossièrement taillée, était conduite au moyen de rampes, de rondins, de filets et surtout de beaucoup d’énergie humaine, au chantier. On procédait à lui donner une forme, on lui assénait des coups avec une autre pierre, c’est ainsi que peu à peu elle perdait de sa taille…
Les chroniqueurs nous racontent que sur le chantier travaillaient des milliers d’hommes, occupés à tirer, à tailler la pierre… Comprenons par là qu’effectivement le système de la mita permettait ce flux de gens, hommes, femmes et enfants, des familles entières déplacées qui économisaient leurs réserves, et dont la participation se diversifiait conformément aux possibilités. La véritable excellence de l’architecture inca ne repose pas finalement sur le fait d’avoir réalisé des œuvres gigantesques avec des outils rudimentaires, ni d’avoir transporté des masses d’endroits lointains, ni même d’avoir conçu un système antisismique, elle repose principalement sur l’exemplaire structure sociale qui l’a rendue possible.
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