On calcule que la population du Tawantinsuyu a pu atteindre les 15 millions d’individus, peut-être plus. Pour comprendre le système social des Incas, il faut avoir présent à l’esprit que pour compenser une économie sans monnaie ni marché ni commerce, il y eut en échange un régime de réciprocité totale entre la population et les différentes couches sociales, qui a engendré une énergie que l’on utilisait pour organiser la production, destinée à alimenter une redistribution de produits incroyablement généralisée. Il est impossible de parler de l’économie andine sans prendre en considération les liens de parenté qui rendaient possible cette réciprocité. En effet, les membres de l’ayllu étaient unis par de multiples obligations réciproques, basées sur l’ayni ou entraide mutuelle, par opposition à la minka ou collectivisme, réalisation de travaux de bénéfice communal et la mita, énergie relayée en vue de la production de biens destinés à être redistribués au peuple. Le principal « capital » était représenté par cette main d’œuvre. Ces coutumes sont encore actuellement en usage dans les zones rurales.
Quant au mariage, sa forme variait suivant la classe sociale à laquelle on appartenait. Les nobles avaient une épouse principale et plusieurs concubines, mais les gens du peuple étaient monogames. Se marier était une obligation sociale et pour les célibataires réticents, il existait tous les trois ans, nous informe Bartolomé de Las Casas, des mariages collectifs.
En parcourant l’Empire inca, les Espagnols se sont émerveillés devant l’infrastructure des chemins, des ponts, des greniers communaux, des auberges et du système de postes. Il existait des voies dans tout l’Empire, sur des milliers de kilomètres. Les endroits les plus pentus étaient vaincus à l’aide de rampes et d’escaliers, on recouvrait les marécages de pierres et de sable, dans le désert côtier on plaçait des signaux, dans les zones pluvieuses des systèmes de drainage, et enfin une équipe de mitayos pour les entretenir. Quant aux ponts, les suspendus étaient sans doute les plus impressionnants… A chaque halte, le long de ces chemins, se dressait un tambu, espèce d’auberge pour les messagers, les passants… Et la politique d’engrangement de produits des Incas a atteint un développement notoire avec l’existence des fameux greniers ou qollqa, réserves d’aliments secs ou déshydratés, de linge, de sandales, d’armes, enfin de tout le ravitaillement de base dont pouvait avoir besoin le citoyen. Ceux qui étaient chargés du soin de ces qollqa consignaient le moindre mouvement sur les khipu, cordelettes à nœuds: à tout moment on pouvait leur demander un inventaire précis des réserves.
Les chaski, messagers de haut vol, permettaient la communication d’un point à l’autre de l’Empire. C’étaient en général de jeunes nobles qui avaient réussi les épreuves du warachikuy ou rite de la puberté. Le chaski annonçait son arrivée, transmettait le message, et ainsi de suite, de tambu en tambu, parfois sur des milliers de kilomètres…
Le khipu consiste en une corde horizontale de laquelle pendent des cordons tressés comportant des nœuds. Plusieurs chroniqueurs affirment qu’il y a eu des khipu de comptabilité et des khipu narratifs. Williams Burns Glynn, dans une thèse très intéressante qui se fonde entièrement sur les dessins de Guaman Poma de Ayala, indigène du XVIIème siècle, avance que les Incas avaient même un alphabet de dix consonnes, dont le son était celui des dix premiers chiffres. Cette thèse, bien que digne d’intérêt, n’a pas encore été démontrée, on ne peut donc la tenir pour certaine, mais il est étrange, cependant, que le mot qillqa se trouve consigné dans les chroniques du début de la Conquête comme « écriture »…
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